Article écrit par Lorraine Rossignol, Télérama, publié le 18/01/2016.

Tricot, yoga, cuisine, jeux vidéo… et même lecture. Les médiathèques municipales ont remplacé le bistrot comme “troisième lieu”, après la maison et le travail. Une mutation qui attire le public, mais déplaît parfois aux puristes de la culture.

A la bibliothèque Mériadeck de Bordeaux, les espaces ouverts jouent la carte du cocooning. Rodolphe Escher pour Télérama
Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux. Rodolphe Escher pour Télérama

Derrière la baie vitrée de la bibliothèque Mériadeck, au quatrième étage, la vue est à couper le souffle : Bordeaux, la « ville des 3 M » (Montaigne, Montesquieu, Mauriac), se déploie jusqu’à l’horizon. Assis sur des chaises longues mises à leur disposition, des usagers en profitent, comme au bord de la mer. D’autres bienheureux n’ont pas résisté, en ce début d’après-midi, à l’appel de Morphée : ils font la sieste. Loin de s’en offusquer, Olivier Caudron, le directeur des bibliothèques municipales de Bordeaux, y voit un excellent signe. « C’est la preuve que nous avons réussi notre pari : faire en sorte que les gens se sentent ici chez eux. Notre ambition est de les rendre heureux. »

« Comme chez eux », « comme à la maison » : tel est désormais le leitmotiv, le mot d’ordre même, des médiathèques françaises. La mode est au cocooning, à la convivialité. « Nos sociétés sont si dures, les gens sont en demande d’attention, de réconfort », ajoute Yoann Bourion, son adjoint. A Mériadeck, énorme bâtiment de 25 000 mètres carrés qui vient d’être entièrement « requalifié », le nouvel habillage aux couleurs vives est très réussi : on se laisse emmener avec bonheur par des escalators silencieux qui, d’un étage l’autre, conduisent à toutes sortes d’espaces prometteurs, « loft new-yorkais », coin de visionnage de DVD, espace Num’ avec tablettes, consoles de jeux, salon e-press, écrans 3D…

C’est le concept de « troisième lieu », cet espace du quoti­dien qui vient après la maison et le travail, et qui, longtemps, fut le bistrot ou l’église. Enoncé par le sociologue américain Ray Oldenburg dans les années 1980, répandu depuis de nombreuses années dans le monde anglo-saxon ainsi qu’en Europe du Nord (Finlande, Pays-Bas ou Danemark), il a fini par gagner la France, voilà une petite décennie. Il triomphe même aujourd’hui comme jamais.« La médiathèque est le seul lieu culturel public et gratuit, qui assure une mixité intergénérationnelle et sociale,explique Anne Verneuil, la présidente de l’Association des bibliothécaires de France (ABF). A ce titre, elle devient un lieu majeur pour le vivre-ensemble. En cette période de fortes tensions sociales, les élus le savent bien, qui misent sur elle pour fabriquer du lien. »

De fait, le nombre de bibliothèques-médiathèques municipales a littéralement explosé, ces dernières années : d’un millier au début des années 1980, on est passé à quelque huit mille aujourd’hui. Et quels bâtiments ! Que ce soit à Troyes, Montpellier, Strasbourg, Montauban… une sorte de surenchère au « geste architectural » a engendré des édifices toujours plus beaux, toujours plus brillants, qui quadrillent le territoire comme autant d’écrins de verre. « Il était important d’inscrire visuellement ces lieux dans le paysage, ­car cela contribue à les dépoussiérer et à attirer le public. L’Etat et les collectivités territoriales ont fait un effort colossal pour rattraper leur ­retard en termes de fréquentation : si 75 % des Finlandais sont inscrits à la bibliothèque, seuls 14 % des Français ont leur carte d’abonné », poursuit le sociologue Christophe Evans, rattaché à la BPI, la Bibliothèque publique d’information, qui, au Centre Pompidou, fut, à la fin des années 1970, la toute première de ces bibliothèques tournées vers la modernité.

Mais c’est surtout à l’intérieur que la révolution est à l’oeuvre. Loin de se concentrer sur les collections, comme ce fut le cas depuis le Moyen Age, les bibliothécaires se focalisent désormais sur le public et sa satisfaction. Au-delà des poufs ou des chaises longues destinés à assurer son confort, ce sont surtout les services qu’on lui rend qui défraient la chronique. Cours de tricot, de yoga, de cuisine, grainothèque pour les mains vertes, atelier de recherche d’emploi, de réparation de vélo, battle de jeux vidéo… tout est envisageable, et tout peut encore être inventé. Les professionnels en sont conscients qui, par précaution, choisissent désormais du mobilier « nomade » et adaptable, c’est-à-dire sur roulettes, afin de pouvoir reconfigurer les lieux en fonction des évolutions : « Nul ne sait à quoi ressemblera la médiathèque du futur,admet le sociologue Claude Poissenot (auteur de La Nouvelle Bibliothèque, éd. Territorial). C’est pourquoi nombre de bibliothécaires, déstabilisés, vivent mal cette mutation : ils viennent d’un monde où les bibliothèques représentaient un îlot de stabilité. Ils se retrouvent aujourd’hui à cristalliser les changements. »

Y aura-t-il, en particulier, toujours des livres dans les médiathèques de demain ? La question est ouverte. Non pas tant du fait du livre numérique (en France, sa place reste maigre dans les catalogues), mais parce que, dans ce « tout-ludique », les livres apparaissent singulièrement… décalés. Ainsi, à la bibliothèque Flora-Tristan, la dernière-née du ­réseau bordelais, les ouvrages pour adultes représentent le fonds le plus restreint, en comparaison du secteur jeunesse, trois fois plus important. C’est tout juste si « l’atelier numérique », la salle de jeux vidéo, la salle d’animation et l’espace d’exposition lui concèdent quelques maigres rayonnages, dans un coin. Encore « le choix a-t-il été fait de ne proposer que des romans, et parmi eux, uniquement des nouveautés », explique la responsable, Laurence Guillermin. La découverte des « 3 M » ne fait donc pas partie du programme, pour les habitants du quartier.

Pour certains bibliothécaires, la coupe est pleine. Comme Virgile Stark qui, sous pseudo, a publié récemment le pamphlet Crépuscule des bibliothèques (éd. Les Belles Lettres, 2015) pour dire son dégoût : « Il n’y a aucune raison de refuser bêtement les progrès de la technique, mais il n’y a aucune ­raison non plus de renoncer hâtivement à ce superbe ­objet de médiation qu’est le livre — le codex. Si l’on abandonne défini­tivement le livre, on envisage sereinement que des bibliothèques sans livres (il en existe déjà plusieurs aux Etats-Unis) sortent de terre, avec leurs “équipements informatiques” et leurs distractions plus ou moins ineptes. Puisque plus personne ne lit, pourquoi ne pas s’adapter aux goûts de la popu­lation? C’est exactement la même logique qui voudrait abolir l’orthographe afin d’entériner l’effondrement de la langue », proteste-t-il. Aussitôt taxé de réactionnaire par la profession.

« Il est vrai qu’il est politiquement correct de dire “le troisième lieu, c’est formidable”. Mais il y a tout de même de bonnes idées à en retenir ! Comme par exemple l’équilibre entre l’offre et la demande : pour que les gens aient envie de ­venir, il faut bien leur offrir au moins une partie de ce dont ils ont ­envie, non ? », réagit la bibliothécaire-formatrice Amandine ­Jacquet (qui vient de diriger un ouvrage somme : Bibliothèques troisième lieu, éd. Association des bibliothécaires de France). Martine Poulain, sociologue, l’admet aussi : « Une révolution est à l’oeuvre dont on ne connaît pas les aboutis­sements. Mais cessons les discours de la déploration. En France, il était temps que nos bibliothèques vieillottes, avec leur conception d’après-guerre, se décident à bouger ! » Et de rappeler l’adage : rien ne se perd, tout se transforme…